Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Dans la salle de sport de Wutaishan, prétendument la meilleure de Nankin, une population de jeunes gens viennent sculpter leur corps. Moi qui, après vingt minutes de course à dix malheureux kilomètres par heure, sue à grosses gouttes, je vois peu de Chinois qui suent, peu de t-shirt mouillés. Pourtant j’en vois qui peinent sur les machines de musculation, qui grimacent, qui soufflent comme des buffles. Au début, je pensais que cela venait d’une différence génétique, que les asiatiques suaient moins que nous, de la même manière que leur système pileux est moins développé que le nôtre, quelque chose de cet ordre.
En y regardant de plus près, une autre explication s’est imposée à moi. D’abord, l’immense majorité d’entre eux marchent sur les tapis roulant. Certains ne courent jamais. Ensuite, les poids qu’ils portent sont minimaux, ils placent un ou deux morceaux de fonte à l’endroit désigné et ils soulèvent, ils tirent, poussent ; ils grimacent, soufflent et ont l’air essoufflés. Mais ils ne font pas de sport, proprement dit. Ils utilisent les machines, rentabilisent l’équipement, font les gestes, mais leurs muscles ne travaillent pas.
(J’avais déjà remarqué cette puissance d’imitation qu’ont les Chinois. Il faudra écrire un article sur leur comportement lors de la finale de la Ligue des Champions, une sorte d’interprétation libre de ce qui se passe, selon eux, dans un pub anglais, quelque chose d’étrange et d’un peu gênant à observer. )
L'utilisation optimale de la technique est aussi visible lorsqu'ils changent de niveau. Peu empruntent les escaliers, ils preferent attendre l'ascenseur, qui est lent, pour gravir un seul petit etage.
Mais alors, pourquoi passer du temps dans une salle de sport ? Une des plus chère, paraît-il, de la ville. (Pour ma part, je profite d’une connaissance qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui peut m’obtenir la carte pour une somme plus que raisonnable. Il n’est pas impossible que ce soit là, à une échelle microscopique, un exemple de la corruption qui sévit dans l’ensemble du pays, et à des échelles beaucoup plus grandes, mais qui s’immisce de telle sorte qu’on en profite et qu’on en souffre sans vraiment s’en rendre compte, comme un état de fait.) Plusieurs raisons à cela : premièrement, en été, à Nankin, il est peu d’endroits plus agréables que la salle de sport de Wutaishan pour passer les heures les plus moites de l’après-midi. De l’espace, de l’air climatisé, des belles filles, de l’eau fraîche dans la piscine, on ne peut pas rêver mieux, vu l’état de mollesse dans lequel se trouvent nos cerveaux. Deuxièmement, c’est une forme de snobisme, que l’on retrouve partout chez les gens de la nouvelle classe moyenne ; bientôt ils iront chez le psy, quand il y aura des psy, parce que c’est ce que l’on fait quand on atteint un certain niveau d’éducation. Troisièmement, sans doute pensent-ils qu’imiter les gestes du sportif est déjà un pas vers le vrai travail du corps. On commence par feindre, la réalité suivra. Sans entrer dans le détail, je peux affirmer que cela entre en écho avec le comportement sexuel de certaines Chinoises, de même qu’avec la théorie de Pascal, qui dit que la foi peut résulter d’un certain mode de vie extérieurement vertueux, qu’il n’est donc jamais vain d’imiter Jésus Christ.
Toutes ces hypothèses peuvent coexister, je pense, avec celle-ci que, lorsqu’on voit le corps des Chinoises qui remuent leurs fessiers, on se dit qu’elles n’ont rien à muscler, rien à perdre et rien à gagner, qu’elles sont déjà dotés d’un corps ferme, caoutchouteux et pleins de santé, alors pourquoi se forcer plus que de raison ? J’ai cherché à faire mon enquête, tout de même. J’ai demandé à Spring pourquoi elle allait à Wutaishan sans faire d’efforts.
« -Est-ce parce que tu ressembles déjà à une déesse ?
-Non, sourit-elle. Tu rigoles. » Quand on pose des questions aux femmes, elles croient qu’on les drague, c’est pénible. Comment voulez-vous faire des entretiens ethnologiques dans ces conditions ?