Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
C’est un événement, on ne peut pas en douter. La diffusion de Shoah accompagnée de la présence de Lanzmann lui-même, il y avait de quoi se réjouir. Pourquoi, alors, cet événement culturel a-t-il laissé un goût amer dans mon souvenir ? Au-delà de toutes les péripéties un peu ridicules qui se sont succédées pendant deux jours, les mensonges de la presse française ont rendu le tout irritant.
La projection du film s’est faite dans une grande salle de théâtre de l’Université du Sud-Est, qui pouvait accueillir plusieurs milliers de personnes. Les billets étaient gratuits car, d’après les responsables de l’Alliance française, organisatrice de l’événement, le public chinois n’était pas disposé à payer pour un produit culturel. L’argent, c’était pour les téléphones portables et les fringues. Le film était diffusé en deux parties : les cinq premières heures le premier jour, les quatre dernières le deuxième, suivi d’un débat. Les horaires étaient faits de telle sorte que les spectateurs roublards pouvaient toujours manquer la plupart du film et assister au débat.
Lanzmann vint sur scene. L’homme était vieux, petit et gros, plus que je ne l’imaginais puisque dans son film, même si on le voit vieillir, puisqu'il l'a fait pendant onze ans, il paraît plutôt élancé. Sa présentation fut immodeste, et pour cette raison elle me plut. Comme il n’y avait personne dans la salle pour dire que c’était un chef d’œuvre absolu, il fallait bien qu’il le fît lui-même. Il raconta aussi qu’il s’était recueilli, pendant deux heures, sur le monument commémoratif du massacre de Nankin (massacre commis par l’armée japonaise, en 1937), ce qui lui valut directement une salve nourrie d’applaudissement. Il tint alors son audience, il dit que les victimes, ou les bourreaux, étaient toujours un peu les mêmes (ce qu’il voulait dire par là, je ne le sais pas.) J’avoue que je l’attendais un peu au tournant ; comment allait-il, cette fois-ci, montrer la spécificité incomparable du martyr des juifs, s’il acceptait déjà de sous-entendre que les Nankinois pouvait, mieux que d’autres, comprendre la souffrance racontée dans son film ? Bref, tout se passa très bien jusqu’au début du film.
La salle était comble. A partir de la première ou de la deuxième minute, les spectateurs commencèrent à sortir du cinéma. D’abord une fille, puis une autre qui courait pour répondre à un appel téléphonique, puis un garçon, et ce mouvement ne s’est jamais arrêté. Tout le long des cinq heures, le public est parti. Avec méthode, sans précipitation, dans le même esprit d’échelonnement qui est présent chez les peuples nombreux qui se doivent d’avoir une certaine « conscience de masse ». Heureusement pour moi, j’avais déjà vu Shoah, sur DVD, deux ou trois ans auparavant. Mes souvenirs étaient encore frais, et en particulier le souvenir d’avoir été plus qu’impressionné, mais sonné par une œuvre géniale, un film qui dépassait mille fois ce qui aurait pu n’être qu’une série de témoignages émouvants. Un film qui supporte tout les superlatifs et toutes les réserves, comparable en cela avec les œuvres de géants, comme Victor Hugo ou Proust, que l’on peut parfaitement critiquer, à propos desquelles on peut avoir des réserves, dont on peut discuter le contenu et la forme, car tout y est discutable, sans que cela n’enlève rien à leur extraordinaire puissance. Ce que je pourrais en dire ici n’aurait rien d’original, mais toute tentative pour promouvoir la vision intégrale de ce film me paraît bienvenue. Heureusement que je l’avais déjà vu, donc, je pouvais à la fois me rafraîchir la mémoire et profiter de la vie présente dans le théâtre. On se serait cru dans un tableau flamand. Les uns marchait dans les allées, les autres fumaient dans le hall d’entrée, d’autres mangeaient sur leur siège, ou jouaient avec leur téléphone portable. Pris par l’ambiance, je me levai aussi et je vis que cette heureuse indifférence avait envahi tout le public. La directrice de l’Alliance elle-même, discutait avec ses amis poètes et écrivains chinois. Mes amis chinois que je croyais tellement intéressés par le cinéma et les grands courants de pensée européens, étaient allés manger des brochettes à l’entrée de la fac. On pouvait les comprendre, cinq heures de cinéma, à propos d’un sujet pas gai, il fallait se les taper, tout de même. A la fin, il n’y avait presque plus personne dans la salle. Me vinrent alors ces vers d'un gout douteux :
Nous partimes trois mille, mais par un prompt effort
Nous nous vîmes quarante en arrivant au port.
Quarante parmi lesquels pas une seule personne, et là je prends Nankin à témoin, n’a vu intégralement la première partie du film. Ce qui signifie que personne n’a vu Shoah, à Nankin, cette année-là. Il me semble qu’il faut le dire, car si on croit ce que les articles de Libération, du Monde et des Inrockuptibles ont dit, on se ferait une idée loin de la vérité. A la sortie, mes amis Luluc et Mimique m’invitèrent à manger des brochettes sur les bancs et les tables disposés à la porte de l’université. Ils étaient accompagnés d’un homme un peu plus âgé qu’eux, très cultivé paraît-il, qui draguait Luluc sans aucune gêne. Elle était, ce soir-là, de toute beauté, un t-shirt soulignait une poitrine artificiellement provocante, des talons la rehaussaient et lui donnaient du galbe et une classe certaine. Ils parlèrent de Shakespeare pendant que je dégustais mon poisson grillé. Le dragueur était un homme qui ne travaillait pas et n’était plus étudiant depuis longtemps. C’est pourtant lui qui nous régala. On ne savait pas d’où il tirait son argent. Je le comparai à Diogène, car je sais très bien flatter les gens. Il parut content bien qu’il ne sût rien des Cyniques grecs.
(la suite au prochain numero)