Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Le deuxième jour du festival Shoah, les professeurs de l’Alliance française expliquèrent qu’ils iraient peut-être voir la dernière heure du film. Presque aucun d’entre eux n’était venu à la première projection, et presque aucun d’entre eux n'avait vu le film in extenso. Ils avaient le pouvoir de faire venir leurs étudiants aux projections et ils décidèrent de ne pas le faire. Pire, certains tendaient à justifier leur paresse par des arguments culturels abstraits (« c’est un film qui reste sur le comment et qui n’aborde pas le pourquoi… »), voire des arguments politiques baignés d’abjection ("pourquoi voir un film sur les juifs alors qu’il n’y a rien sur les Tziganes, rien sur les homosexuels, tous également persécutés par les nazi ?") Tout était fait pour oublier qu’il y avait une œuvre d’art visuel exceptionnelle, à deux pas, gratuite, immanquable, bouleversante, que c’était une chance rare de pouvoir en profiter, et que c’était un privilège particulier de pouvoir en faire profiter les autres.
La salle était beaucoup moins comble qu'au premier jour. Malgré tout, à ma grande surprise, il y avait du monde, peut-être deux cents personnes. Le même scénario que la veille se produisit, mais plus discrètement car il ne restait que les happy few, ceux que l’on pouvait considérer comme l’élite intellectuelle de Nankin. Au bout de deux heures, je retournais au fond pour aller aux toilettes, mes amis me barrèrent le passage. Ils me dirent quelque chose à propos du dragueur de Luluc, lui-même essayait de me parler en anglais mais je ne le comprenais pas. Ils m’annoncèrent qu’il avait déjà pleuré trois fois. Leur empressement à m’informer de cela, alors que le film était en cours, me troubla une demi-minute. Les responsables de l’Alliance française, directrice et interprètes, étaient dans tous leurs états. Claude Lanzmann avait vu le désinteret et le départ du public et il était entré dans une colère noire. Il menaçait de ne pas intervenir à moins d’un certain quotas de présence. On passa à côté du désastre. Les deux dernières heures de Shoah sont tellement belles et poignantes qu’elles avaient dû retenir du monde, voire en faire revenir un peu. Une bonne portion d’un public intéressé par on ne savait quoi était aussi sur le point d’arriver, à la toute fin de la projection.
Commença alors le grand guignol du débat. Première question, le Diogène bourré, dragueur de Luluc se leva et n’attendit pas le micro, il proféra, en anglais, tel un tribun surexcité, un discours en trois parties qui ressemblait à peu près à cela : « J’ai honte de vivre dans un tel monde, où les hommes sont capables de tant d’atrocités, etc. Je suis fier de vivre dans un monde où quelqu’un comme vous a pu faire un tel film. J’espère qu’à l’avenir, bla bla bla. » Tout le monde rigolait, tellement son débit était celui d’un homme ivre. Luluc et Mimique, tout en riant, tentaient de se cacher le visage. Lanzmann n’eut rien à répondre. Mais il voulut parler quand même, et l’interprète, une jeune Française, eut un peu de mal à se mettre au niveau de sa parole un peu littéraire. Je sentis de l’agitation dans la salle. Mes amis chinois me dirent qu’ils ne comprenaient rien à ce qu’elle disait ; tous les mots qu’elle disait étaient chinois mais les phrases n’avaient pas de sens. Lanzmann sentait le malaise et, plutôt que d’arranger les choses, râlait publiquement contre la charmante jeune femme qui faisait cela pour rendre service, car elle n’était pas du tout interprète de formation. La directrice de l’Alliance française avait d’ailleurs prévu plusieurs filets de sécurité. A la droite de l’interprète, Xu Ning Shu, une secrétaire de l’Alliance française qui parlait français (mais qui n’était pas plus interprète de formation) et à la gauche de Claude Lanzmann, la directrice de l’Alliance elle-même, qui, brillante sinologue, pouvait aussi venir en aide en cas de coup dur. Soucieux de chaque mot qu’il prononçait, Lanzmann s’inquiétait de la traduction. Souvent il demandait : « Vous êtes sure que vous avez tout traduit, là ? » Elle hochait la tête avec un sourire, mais son sourire allait vite se ternir. Il dit une phrase un peu plus longue, quelque chose qui incluait des répétitions subtiles. L’interprète traduit en une ou deux phrases, alors Lanzmann se révolta : « Vous ne traduisez pas ce que je dis ! » La directrice vint à la rescousse et traduit à son tour, mais elle parla tellement longtemps que Lanzmann lui lança : « Et vous, vous interprétez mes paroles ! » Il était bien seul, Lanzmann, avec sa prose philosophique que personne ne pouvait traduire. Une question dans le public :
« - Vous avez travaillé avec Sartre quand vous étiez plus jeune, quelle est l’influence de l’existentialisme sur votre travail ?
- Oh la la ! soupira bruyamment Lanzmann. Comment voulez-vous que je réponde à cela ? Mais posez des questions sur le film, enfin ! Il y a certainement des choses que vous n’avez pas comprises, alors profitez-en. »
Les questions qui suivirent ne plaisaient toujours pas au réalisateur. Il prenait ouvertement les jeunes de l'audience pour des imbeciles. Un étudiant demanda pourquoi il avait choisi de tourner son film sans aucune image d’archive des camps de la mort. « Je viens de le dire », répondit Lanzmann, qui ne put réprimer un ricanement. « Parce qu’il n’y en a pas ! » siffla-t-il. Lassé des questions qui traitaient d’autres choses que de son film, il développa une idée qui l’intéressait. A la fin de sa phrase, l’interprète lui demanda de répéter. Il explosa : « Elle ne comprend pas ce que je dis ! » La tension était palpable. Là, Lanzmann sut qu’il etait alle trop loin, il se calma et finit l’entretien de grâce moyennement bonne.
Un jeune homme prit la parole, un Français qui se trouvait être le mari de la directrice. Ce jeune homme travaillait dans l’audiovisuel, il lui posa une question un peu technique :
"- Après avoir amassé tant d’images et d’entretiens, comment avez-vous su que vous arriviez à la fin, que vous pouviez arrêter les recherches et mettre un plan final ?" Lanzmann réfléchit un peu en grimaçant.
« -Je ne comprends pas votre question » dit-il.
Le jeune documentariste reformula sa question, un peu plus maladroitement seulement. Il parla de tout le matériel que représentaient des années de travail et de la sensation d’arriver à la fin. Le vieux maître grimaça un peu plus et se tourna vers la directrice :
« - Aidez-moi ! » La directrice essaya de reformuler, mais Lanzmann était trop énervé :
« - Je ne vous comprends pas. Vous parlez de matériel, après vous parlez de plan final. Comment peut-on passer de la matière à … » A du temps ? Un plan de cinéma, c’est du temps, non ? Il faudrait relire Deleuze, mais il me semble que Shoah est un illustre exemple de ce que le philosophe appelle 'l'image temps".
Moi, je jubilais. Clairement, tout cela était odieux, cet homme transgressait toutes les règles de la courtoisie, on était en droit de le mépriser tellement il humiliait les gens autour de lui. Mais on ne pouvait pas le mépriser. D’abord, il avait fait ce film, qui transgressait toutes les règles du cinéma et réinventait celles du documentaire, dans lequel il bousculait certaines règles de déontologie journalistique, (car on sent bien, confusément, que la transgression fait partie de sa pensée, de sa pratique et de sa personnalité.) On se laisse malmener par Lanzmann comme on se laisse insulter par Godard, que peut-on faire d’autres ? Par ailleurs, avec sa présence, on assistait à un choc de cultures, celle d'une pensée technique (les plans vus comme matiere disponible, utilisable) contre une culture qui reste attachée à la philosophie (une image, c’est aussi du temps et à chaque fois une question de morale.) En cela, même s’il était immonde, Claude Lanzmann fut assez emouvant, comme un vieux heros qu'on ecoute peu.
(suite et fin demain)