Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Phnom Penh m'a laisse une tres belle impression. C'est pourtant un nom qui est surtout synonyme de malheur pour les gens de ma generation. Depuis que je suis tout petit, quand j'entends le nom de Phnom Penh, c'est a propos de massacres, de Khmer rouge (nom que je trouvais effrayant), de Norodom Sihanouk et Pol Pot (noms que je trouvais rigolos mais qui ne me donnaient pas pourtant de Phnom Penh une image tres attirante.)
Pol Pot et les Khmers rouges ne quitteront plus mon esprit, grace a, ou a cause de la visite bouleversante du S21, le centre de detention le plus celebre du regime de Pol Pot, de la lecture du Portail de Francois Bizot et de quelques rencontres qui les rappellent toujours d'une maniere ou d'une autre.
Des le premier soir, pluvieux, je vais au Centre Culturel Francais, pour voir s'il n'y aurait pas un truc interessant a voir, un film franco-khmer, une conference d'un specialiste du tourisme sexuel, que sais-je? une aimable francophone.
J'entre dans le tres agreable "cafe du centre", desert, et c'est en effet une serveuse plus qu'aimable qui m'accueille. Une fille tres petite dont le sourire et les yeux sont, comme on disait autrefois, lumineux de chez lumineux. Nous parlerons en anglais un peu moins d'une heure, et je lui fixerai rendez-vous pour le lendemain. Elle vient d'une region reculee et d'une famille pauvre, n'a pas pu aller a l'ecole longtemps et n'a appris l'anglais que grace a une "ecole pour pauvres". Elle est d'ailleurs embauchee par une association caritative qui aide les enfants des rues et qui lui impose une discipline assez intraitable. Elle dit que, par manque de temps, elle n'a rien visite de Phnom Penh, ou elle habite depuis trois ans. Je prends la balle au bond : "Demain, pour ton jour de conge, je t'emmene visiter le Palais royal et le Musee national." "Demain, c'est le premier mai, tout est ferme." Je la laisse servir quelques clients mais je ne lache pas l'affaire. Je l'invite a dejeuner avec moi. Nous pourrions nous promener, elle pourrait m'expliquer la culture khmere tout en pratiquant l'anglais avec ce qui se fait de mieux en terme d'accent francais.
Elle me regarde avec un sourire indecis. Mon offre la decontenance, je sens qu'elle ne sait pas comment refuser. Pour lui montrer que je ne suis pas un vulgaire dragueur, mais, a la rigueur, et encore ce n'est pas prouve, un seducteur a l'ancienne, ce qui, a la reflexion, n'est guere plus rassurant, je lui propose un rendez-vous a onze heures du matin. Elle prtetend avoir un travail de couture a effectuer pour "la soeur de sa cousine" (chez moi, la soeur de ma cousine est aussi ma cousine, mais je ne releve pas.) "Pas de lunch, alors ?" "Maybe a dinner", dit-elle de sa peite voix. Of course, my little lady, c'est encore mieux! Un diner en tete a tete, au soleil couchant, avec son visage radieux, je signe tout de suite. Le rendez-vous est pris, a dix-huit heures au Psar Thmei, le marche central de la ville, je lui souhaite le bonjour et je m'eclipse.
Je continue la soiree sur les quai du fleuve. Une autre jolie serveuse, mais d'un autre type, mieux nourri et plus predateur, me hele pour que je profite de son bar. Au fond, une tele diffuse Manchester United - Chelsea. Assis au bar, je sirote ma biere en regardant le match, outrageusement domine par les Londoniens (c'est la que Wayne Rooney s'est blesse au pied, ce dont on n'a pas fini d'entendre parler a quelques semaines de la coupe du monde.) Je n'ai qu'a baisser les yeux, sans bouger la tete, pour quitter l'ecran et regarder les serveuses qui parlent de moi en khmer et me regardent avec malice.
Pan Saveung, la jeune heleuse, vient me rejoindre lorsque je vais m'installer a la terrasse. C'est son travail, elle est la pour accompagner les clients, je ne la vois rien faire d'autre. Elle n'a pas le droit de s'asseoir a ma table alors elle s'accroupit pres de moi. Elle est a Phnom Penh depuis trois mois et son anglais est trop faible pour que notre conversation aille ou que ce soit. Elle a vingt et un ans. Si j'etais un Americain de vingt et un ans, sans doute trouverais-je de quoi l'entretenir malgre tout.
je finis la soiree dans un restaurant rempli d'indigenes. Le personnel ne parle pas anglais, tant mieux. Une serveuse superbe et pleine d'ennui se dandine avec lassitude. Elle porte un bel ensemble rouge sombre assez traditionnel. Je pense alors aux Chinois, qui ne portent plus de couleurs. je pleure en mangeant le plat bien trop epice pour moi, tandis la serveuse remplit mon verre de stout de glacons de toutes tailles. C'est son travaille, elle ne fera de plus que mettre des glacons dans les verres. Elle s'arrete pres de moi pour me regarder dans les yeux ; elle trouve peut-etre ca interessant a voir, des yeux d'occidental pleins de larmes.